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À Fukushima, un travail de mémoire tout en contrastes

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De nombreux travaux ont montré toute l’importance du travail de mémoire sur des événements traumatiques – accidents, bombardements, attentats… Les cérémonies commémoratives ont une fonction cathartique pour les victimes ou leurs proches. À l’échelle d’un pays, elles structurent la communauté nationale en instituant un passé partagé.

L’inauguration du mémorial d’Hiroshima en août 1955, dix ans après l’explosion d’une bombe atomique sur cette ville, illustre bien ces fonctions de la mémoire que l’on était en droit d’espérer qu’un travail de mémoire similaire serait entrepris pour les dix ans de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Mais d’une catastrophe à l’autre, les « bonnes recettes » de la mémoire ne sont pas toujours applicables.

La ville de Fukushima n’inaugure pas un monument semblable au mémorial d’Hiroshima le 11 mars 2021 et le gouvernement n’a prévu qu’une modeste cérémonie nationale en l’honneur des victimes du tremblement de terre et du tsunami. Elle rassemble quelques personnalités au théâtre national de Tokyo en présence du Premier ministre, de l’Empereur Naruhito et de l’Impératrice, et une minute de silence sera observée à 2h46. Certes, les mesures sanitaires liées à la pandémie interdisent les rassemblements, mais cette donnée conjoncturelle cache des difficultés plus profondes pour une mise en mémoire de la troisième catastrophe nucléaire qui frappe le Japon (après Hiroshima et Nagasaki).

A Hiroshima, un travail de mémoire exemplaire

Voyons d’abord en quoi et pourquoi le travail de mémoire effectué à Hiroshima en 1955 fut une réussite exemplaire.

Le parc du Mémorial de la Paix de Hiroshima, construit sur les lieux mêmes du bombardement, s’organise autour d’un sobre cénotaphe où la flamme éternelle est surmontée d’une plaque portant l’inscription : « Qu’ils reposent en paix. Jamais plus la même erreur ». En plus d’un musée, le parc comprend le dôme en ruine d’un bâtiment ainsi qu’une horloge symboliquement arrêtée à 8h45 le 6 août 1945.

Le mémorial de la paix d’Hiroshima en 1955.
Pinterest

Le musée expose les dégâts de la bombe : d’abord les effets de la chaleur sur la pierre, le métal, les choses et les gens ; puis le choc de l’explosion et enfin l’impact des radiations sur la peau des victimes. Il donne à entendre « le cri de l’âme » des enfants disparus à travers leurs objets familiers : cartables et vêtements. Toutes ces horreurs exhibées ont produit une sorte de libération après des années de silence dues à la censure exercée par les forces d’occupation. De plus, elles étaient accompagnées par un flot de témoignages de victimes invitées à susciter la compassion. Le témoignage des enfants fut particulièrement cultivé si bien que la petite cigogne en origami façonnée par Sadoko, l’une des jeunes victimes décédée à l’âge de 12 ans, est devenue le symbole d’Hiroshima.

Mémorial des enfants à Hiroshima.
Wikimedia

Tout le mémorial fait appel à l’émotion sans chercher à recréer le contexte historique ou à désigner des responsables. Les cartels disent pudiquement : « Une bombe est tombée d’un avion le 6 août 1945 à 8h45 » comme si personne n’avait ordonné de la larguer. Tout est fait pour créer du consensus, de l’empathie. En estompant adroitement les conflits nationaux, le mémorial est devenu un sanctuaire universel de la paix, un lieu de rassemblement de tous les mouvements pacifistes et un haut lieu du tourisme scolaire pour les enfants de tous pays. Il a, comme Auschwitz, favorisé la globalisation du rapport au passé.

En produisant ainsi une catharsis, l’inauguration du Peace Museum à Hiroshima en 1955 a permis la renaissance d’Hiroshima. La ville est reconstruite alentour et s’ouvre au confort de la vie moderne. La société de consommation pousse des tentacules tout autour du mémorial. Il a réussi à graver la bombe dans le passé pour ouvrir l’avenir en scandant le message « jamais plus ». La mémoire du passé est confinée dans l’espace du Memorial Park délimité par les bras de la rivière, de sorte qu’elle ne trouble pas le présent hédoniste des habitants.

A Fukushima, les traces d’une lente catastrophe

Dix ans après l’accident de Fukushima, il reste impossible de séparer le passé du présent.

En un seul lieu, le passé semble figé, immobilisé par le choc violent qui arrêta les pendules, comme au mémorial d’Hiroshima. À l’épicentre du tsunami, un bâtiment expose des objets personnels – cartables, peluches, téléphones portables – extraits de la boue, soigneusement nettoyés, enveloppés, étiquetés.

Objets trouvés dans les décombres du tsunami.
Bernadette Bensaude-Vincent, Author provided

Mais cette exposition formée dans l’espoir que les victimes ou leurs proches pourraient récupérer ce qui leur appartint ressemble moins à un musée qu’à un centre Emmaüs déserté. Objets témoins d’un non-retour.

L’autre semblant de musée est le Decommissioning Archive Center ouvert fin 2018 par Tepco (la compagnie en charge de Fukushima Daiichi) à la place du Musée de l’énergie. Ce centre, fortement recommandé par Tripadvisor, assure certes la mise en mémoire de l’événement grâce à un déroulé fidèle de la séquence d’événements qui a conduit à la catastrophe.

Exposition du centre d’archives de Tepco dédié à « enregistrer le passé et communiquer sur le présent ». Pas d’ouverture sur le futur…

Contrairement au mémorial d’Hiroshima, ce centre aborde ouvertement la question des responsabilités puisqu’à l’entrée on voit le PDG de TEPCO prononcer des excuses publiques. Mais l’évocation de l’événement reste très factuelle. Et ce style compte-rendu tourne vite à la propagande d’entreprise dans la description des exploits techniques pour endiguer les effets de la catastrophe et surveiller le corium à l’aide de robots. Les seuls témoignages suscitant une pointe d’émotion sont les récits d’employés de la centrale exprimant leur dévouement et leur fidélité à Tepco.

Le seul véritable mémorial est la centrale elle-même. Certes tout a été fait pour l’isoler : retenir les eaux contaminées à l’aide d’un mur imperméable en front de mer, prévenir les infiltrations d’eau radioactive dans la nappe souterraine à l’aide d’un mur de glace, stocker les eaux radioactives dans des piscines et la terre contaminée sur place. Ces mesures de confinement dans une zone d’exclusion ont été accompagnées d’une vigoureuse campagne de « revitalisation » de la région alentour. Depuis des années, les deux zones d’évacuation autour de la centrale bourdonnent de camions, grues et pelleteuses qui nettoient la campagne dans l’espoir de faire revenir les habitants et d’accueillir les Jeux olympiques à l’été 2020.

Mais le passé du tsunami ne passe pas plus que le présent de la pandémie. Les jeux ont été annulés et peu d’habitants retournent dans leurs villages malgré la suppression des indemnités pour déplacement. Les épisodes climatiques et sanitaires qui s’enchaînent trament « une lente catastrophe », selon l’expression de Scott Gabriel Knowles, une catastrophe qui dure, s’étale dans le présent et pèse sur l’avenir.

Malgré les efforts de Tepco et du gouvernement japonais restaurer la confiance en l’avenir et pour démontrer que la situation est sous contrôle, il semble impossible de convoquer la mémoire pour dire « jamais plus ». Dans un climat d’incertitude où le futur est colonisé par des tonnes de déchets radioactifs difficiles à contenir, le message livré par ces lieux de mémoire serait plutôt un « pour toujours », du moins à l’échelle humaine.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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