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comment des décennies de progrès pourraient être anéanties à court terme

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L’Afghanistan est au bord d’une catastrophe aux proportions presque inimaginables. Le retrait de l’armée américaine et des forces alliées, qui devrait être terminé d’ici au 11 septembre prochain, d’après Joe Biden, pourrait entraîner la disparition du gouvernement le plus pro-occidental d’Asie du Sud-ouest.

Cela compromet également toute la structure de l’État afghan, établie depuis la chute du régime taliban en 2001.

Si cela devait se produire, les conséquences les plus probables seraient l’établissement d’un régime théocratique à Kaboul, le début d’une guerre civile (aux dimensions transnationales) dans plusieurs régions du pays et le départ de millions de personnes sur les routes pour fuir l’Afghanistan.

En mai 2010, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton avait promis à une délégation de femmes afghanes en visite aux États-Unis :

« Nous ne vous abandonnerons pas. Nous vous soutiendrons toujours. »

Pourtant, c’est exactement ce que viennent de faire les États-Unis : abandonner les Afghans qui comptaient sur ces engagements. Pressé de s’expliquer sur son choix la semaine dernière, le président américain a coupé court aux interrogations d’un journaliste, en répliquant, exaspéré, qu’il « [préférait] parler de choses positives ».

À ce stade, les Afghans, eux, ont beaucoup de mal à trouver des sujets de conversation positifs.

Personnes déplacées à cause des opérations de sécurité contre les talibans dans la province de Helmand.
Waten Yar/EPA

Pourquoi l’état d’esprit de la population est essentiel

L’état d’esprit général de la population afghane sera crucial dans l’évolution des événements. Ce n’est pourtant pas un aspect qui semble beaucoup préoccuper les responsables politiques américains.

Chaque fois que l’Afghanistan a connu un bouleversement politique, comme lors de la chute du régime communiste en avril 1992 ou celle des talibans en novembre 2001, c’est essentiellement parce que des acteurs clés ont jugé prudent de s’écarter des détenteurs du pouvoir, ceux-ci semblant perdre en autorité.

Même si le gouvernement afghan a fait beaucoup de déçus et d’insatisfaits, car trop centralisé, affaibli par les réseaux de clientélisme et souvent axé sur l’extraction de richesses de la population, les talibans restent très impopulaires auprès des Afghans. Selon une vaste étude réalisée en 2019 par l’Asia Foundation, 85 % des personnes interrogées n’avaient aucune sympathie pour eux.

Des Afghans fuient leur village.
Des Afghans fuient leur village après l’intensification des combats entre les talibans et les forces de sécurité dans la province de Helmand, l’an dernier.
Watan Yar/EPA

Mais, en Afghanistan, il ne fait pas bon être dans le camp des perdants. Et il existe un risque sérieux qu’avec la diffusion du sentiment que les talibans sont bien placés pour reprendre le contrôle, on assiste à un vague de défections au sein du gouvernement et de l’armée.

Et cela pourrait arriver bientôt : des dizaines de districts sont passés aux mains des talibans fin juin-début juillet. L’estimation des renseignements américains, qui annonce une prise du pouvoir possible par les talibans dans le pays d’ici deux ou trois ans, semble dangereusement optimiste.

La population afghane à l’abandon

Les États-Unis sont directement responsables de cette situation tragique. Fin 2014, la majorité des forces étrangères avait quitté l’Afghanistan, laissant les Américains jouer un rôle beaucoup plus réduit mais essentiel en assurant un soutien au gouvernement afghan.

Le soutien américain se traduisait de trois manières : par le renfort des forces aériennes pour des opérations au sol de l’armée afghane, par un travail de renseignement, et surtout en rassurant des Afghans vulnérables et à bout de nerfs. Ceux-ci avaient fini par accepter de considérer les États-Unis comme un véritable partenaire dans la lutte contre les auteurs de terribles exactions, comme les talibans et l’État islamique.

La stratégie des Américains était durable et relativement peu coûteuse. Même si elle ne laissait pas entrevoir de victoire flamboyante, elle permettait d’éviter les conséquences d’une défaite désastreuse.

Véhicules américains à la base militaire aérienne de Bagram
Les véhicules laissés par l’armée américaine dans la base aérienne de Bagram après le départ des soldats cette semaine.
Edayatullah Amid/EPA

Tout cela s’est effondré sous la présidence de Donald Trump, qui est passé outre le gouvernement afghan pour signer avec les talibans le 29 février 2020 ce que les États-Unis ont appelé un « accord visant à apporter la paix en Afghanistan ».

En réalité, pour les États-Unis, ce n’était qu’un accord de retrait anéantissant toute perspective de négociations sérieuses entre le gouvernement afghan et les talibans – alors que ces négociations constituaient soi-disant la raison d’être d’une telle démarche – en offrant aux talibans tout ce qu’ils attendaient, dès le début de ce qui était censé être un « processus de paix ».

N’en croyant pas leur chance, ceux-ci ont intensifié leurs attaques contre les défenseurs de la démocratie, les acteurs de la société civile et les médias.

En décidant de poursuivre dans cette voie, Joe Biden a anéanti les espoirs des Afghans qui pensaient voir le nouveau gouvernement américain faire preuve de davantage de jugement que le précédent.

L’intervention désormais essentielle du Pakistan

Si les premiers responsables de la débâcle actuelle sont les gouvernements Trump et Biden, le Pakistan a encore davantage de choses à se reprocher. En effet, ce pays a pris, dès le début, les talibans sous son aile et leur a réitéré son soutien lorsque l’attention des Américains s’est tournée vers l’Irak en 2003.

Les effets néfastes d’une telle attitude étaient évidents. Dans un télégramme rendu public en novembre 2009, l’ambassadeur des États-Unis en Afghanistan, l’ex-lieutenant-général Karl Eikenberry, a écrit :

« Envoyer plus de troupes ne mettra pas fin à l’insurrection tant que subsisteront des sanctuaires au Pakistan. Le Pakistan restera la principale source d’instabilité en Afghanistan aussi longtemps qu’il y aura des sanctuaires le long de la frontière afghane et que le Pakistan estimera qu’un voisin affaibli sert ses intérêts stratégiques. […] Tant que ce problème de sanctuaires ne sera pas réglé, l’intérêt d’envoyer des troupes supplémentaires me semble limité. »

Malgré les conseils avisés, même de la part de l’ex-ambassadeur du Pakistan aux États-Unis, concernant la menace des sanctuaires pour les objectifs américains en Afghanistan, les présidents successifs ont évité de s’y attaquer de front. Ils l’ont même laissée croître.

Pour sauver la situation en Afghanistan, il faudra plus que de simples promesses de soutien ou des aides financières.

Le seul moyen, ou presque, qui reste pour sortir les Afghans de leur détresse psychologique est de faire pression sur le Pakistan, résolument et efficacement, afin de l’obliger à s’attaquer aux sanctuaires, réserves de munitions et système logistique des talibans sur le territoire pakistanais.

En tant qu’État souverain, celui-ci a des droits mais aussi des devoirs, et l’un de ces devoirs est d’empêcher que son territoire ne soit utilisé pour fomenter des attaques contre d’autres pays.

D’après certaines informations, le général Qamar Javed Bajwa, chef de l’armée pakistanaise, et le lieutenant général Faiz Hameechef, chef des services de renseignement, auraient récemment informé les législateurs du pays que des « talibans afghans bien entraînés étaient présents sur le territoire pakistanais » et que l’armée « pourrait immédiatement lancer une attaque contre ce groupe ».

Si l’armée du Pakistan peut « immédiatement lancer une attaque » contre les talibans, les États-Unis et leurs alliés devraient, tout aussi immédiatement, insister pour que cela soit fait.

On est en droit de se demander si l’administration Biden aura le courage de le réclamer…


Traduit de l’anglais par Valeriya Macogon pour Fast ForWord.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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