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du cachemire abordable… oui, mais à quel prix ?

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Dans son rapport publié en 2019, la société d’études de marché et de conseil Grand View Research, prévoyait que le marché mondial du cachemire pour le secteur de l’habillement, évalué à 2,66 milliards de dollars en 2018, progresserait d’environ 3,96 % par an entre 2019 et 2025.

Cet accroissement de la demande est lié d’une part aux propriétés intrinsèques de la laine de cachemire, produite à l’origine au XVe siècle dans la région du sous-continent indien, que se partagent actuellement le Pakistan, l’Inde et la Chine : douceur, finesse, résistance, chaleur ; et d’autre part à l’augmentation de la classe moyenne dans de nombreux pays à la recherche de « luxe accessible ».

C’est ainsi que des enseignes comme Uniqlo, H&M ou Zara proposent désormais des articles en cachemire, certes de moins belle qualité mais à des prix abordables alors que les maisons italiennes, françaises ou écossaises telles Loro Piana, Bunello Cuccinelli, Éric Bompard ou encore Pringle proposent toujours des produits de luxe avec les plus belles qualités.

Certaines grandes enseignes d’habillement ont fait du cachemire un produit de « luxe accessible ».
Paul Faith/AFP

Cette démocratisation représente un tournant pour l’industrie du cachemire qui se retrouve désormais confrontée à des enjeux économiques, géopolitiques et écologiques. La crise liée à la Covid-19 a en outre frappé de plein fouet les éleveurs de chèvres et les usines de filage, entre annulation des commandes et interruptions des exportations, si bien que l’on peut désormais s’interroger sur une disparition du cachemire dans les prochaines années.

La Covid fait chuter les prix

Aujourd’hui, l’élevage des chèvres de cachemire provient essentiellement de la Chine (Chine du Nord), de la Mongolie, et dans une moindre mesure de l’Iran et de l’Afghanistan ; 90 % de la production vient de Chine et de Mongolie.

The Schneider Group, qui détaille les impacts et les interventions étatiques dans son analyse du marché du cachemire entre avril et septembre 2020, souligne que la Mongolie a été le territoire le plus affecté. Avec la fermeture des frontières entraînant la disparition des clients chinois, les prix des fils de cachemire ont chuté de presque 50 %, dégringolant de 38 dollars le kilo en 2019 à 24-27 dollars le kilo en 2020. Selon leur rapport, le PIB de la Mongolie se serait contracté de 6,1 % suite à la chute des exportations.

Pour le pays, le marché du cachemire reste une activité stratégique (selon le rapport il concernerait 230 000 familles d’éleveurs). Le gouvernement mongol avait promis 38 dollars/kg pour le cachemire brut mais en l’absence de demande sur le marché international, ces prix n’ont pu être atteints. Le gouvernement a donc été contraint d’accorder des subventions aux éleveurs d’environ 7 dollars par chèvre.

Parmi les pays les producteurs de cachemire, la Mongolie a été le plus durement touché par la crise économique liée à la pandémie de Covid-19.
Joël Saget/AFP

Du côté de l’Iran, les négociants chinois, afghans et pakistanais ont voulu profiter de la faiblesse de la monnaie locale et ont recommencé leurs achats à partir de juillet. Néanmoins, afin de freiner l’exportation de cachemire vers la Chine, qui a de son côté accordé des prêts et consenti des baisses de taxes à ses usines de filature à l’arrêt, le gouvernement iranien a instauré des droits de douane bloquant d’importantes quantités achetées qui ne peuvent être livrées pour l’instant.

Des poils moins longs

Au-delà de la crise économique liée à la pandémie de Covid-19, le réchauffement climatique menace également cette industrie.

En effet, plus les températures sont basses, plus les poils de la sous-couche des pelages des chèvres à partir de laquelle ils sont extraits, hautement protecteurs contre le froid, sont longs et soyeux. C’est ce qu’explique le consultant spécialisé Robert R. Franck dans son ouvrage Silk, Mohair, Cashmere and other luxury fibres.

L’auteur indique en outre qu’un poil de cachemire a un diamètre d’environ 12,5 à 19 microns (soit environ 1/5e du diamètre d’un cheveu d’homme) et qu’une chèvre peut fournir de 100 à 160g de duvet utilisable par an. Comme il faut de 4 à 6 chèvres pour pouvoir fabriquer un simple pull et environ 30 à 40 chèvres pour un manteau, cette matière première reste rare et les chèvres ne peuvent être élevées que dans des régions inhospitalières de montagne et de toundra.

La hausse des températures pèse donc lourdement sur la qualité et le niveau de production, car les poils deviennent moins longs et il en faut plus pour obtenir la quantité requise.

Tempêtes de poussière en Chine

Pour faire face à la hausse de la consommation et au changement climatique, les éleveurs croisent des races (hybridations), ce qui réduit la qualité de la laine mais permet d’en produire de plus grandes quantités. En parallèle, ils sont contraints d’augmenter la taille de leurs cheptels. Or, l’accroissement des troupeaux a un impact irréversible sur les sols.

Pour ne citer que quelques points indiqués par le National Resources Defense Council, les chèvres à cachemire consomment quotidiennement plus de 10 % de leur poids corporel en fourrage grossier. En mangeant de très près les racines, elles détruisent les plantes. Enfin, elles endommagent la couche arable et les racines des herbes avec leurs sabots. Il en résulte, par exemple, une désertification de la région de Mongolie intérieure, causant des problèmes de plus en plus graves, comme de fréquentes tempêtes de poussière en Chine.

Plus les températures sont basses, plus les poils des chèvres sont longs et soyeux.
Frederic J. Brown/AFP

Au-delà de l’impact sur les sols, l’augmentation de la taille des cheptels risque d’avoir de multiples effets négatifs : raréfaction de la nourriture pour le troupeau, absence de soins portés aux chèvres, mode de tonte mécanique privilégié plutôt que collecte des poils au peigne à la main, etc.

Au consommateur de jouer

Pour éviter une disparition de la filière, les entreprises utilisant la laine de cachemire loin des régions de production doivent donc apporter leur soutien et innover. Quelques initiatives sont déjà à relever, comme que celles de la start-up américaine NAADAM, lancée en 2013 par deux amis d’université après un voyage dans le désert de Gobi. Leur modèle permet de supprimer les intermédiaires afin que les éleveurs puissent vendre directement aux transformateurs aux meilleurs prix.

Par ailleurs, les groupes de luxe acheteurs de fibres de cachemire comme Loro Piana se mobilisent également. Kering, de son côté, s’est ainsi associé dès 2014 à la Wildlife Conservation Society pour lancer son South Gobi Project. Objectif affiché : « Aider les éleveurs à réduire l’impact de la production de cachemire par l’adoption de nouveaux modèles plus responsables pour améliorer la qualité des fibres, la gestion des pâturages et la préservation de la biodiversité ».

Cependant, si ces actions restent isolées, elles ne suffiront pas. Des mesures plus importantes doivent être prises en amont ou en aval, à l’image de la décision de Stella McCartney de ne plus utiliser de cachemire vierge, mais du cachemire régénéré.

La filière du cachemire apparaît aujourd’hui comme véritablement en danger, et sa démocratisation y aura fortement contribué. Les communautés mongoles restent notamment particulièrement vulnérables, et il est temps que le consommateur en prenne conscience s’il veut éviter un désastre humain, économique et écologique.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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