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Les mémoires d’une journaliste révèlent le racisme anti-asiatique qui existait à Montréal il y a 130 ans

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En mars, lorsqu’un homme blanc a ciblé et tué huit femmes à Atlanta, dont six étaient asiatiques, les médias et la police ont d’abord refusé de classer cet acte dans la catégorie des crimes haineux à caractère racial. Mais pour les Asiatiques, en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde, cette tragédie n’était qu’un épisode de plus dans une longue histoire de violence anti-asiatique.

Il y a plus de 150 ans, des colons blancs des États-Unis ont rassemblé des marchands et des mineurs chinois, les ont entassés sur des barges en feu, les ont jetés dans des wagons de chemin de fer et les ont même lynchés. Mais cette histoire ne se limite pas aux États-Unis – les premiers immigrants chinois n’étaient pas non plus les bienvenus au Canada.

Cette situation est documentée dans la vie et les œuvres de l’auteur et journaliste sinocanadienne Edith Maude Eaton née en 1865 et décédée en 1914. J’ai découvert de nombreux témoignages de racisme anti-chinois dans son œuvre, notamment lors de mes recherches sur son livre Becoming Sui Sin Far : Early Fiction, Journalism, and Travel Writing by Edith Maude Eaton,

Des tourments d’Eaton à la fusillade d’Atlanta

Dans ses mémoires Leaves from the Mental Portfolio of an Eurasian, Edith Maude Eaton se rappelle avoir été appelée « Chintok, Chinoise, visage jaune, la tresse, la mangeuse de rats », après avoir déménagé à New-York d’abord, puis à Montréal, avec sa famille – un père blanc, une mère chinoise et cinq frères et sœurs – en 1872.

Peu après son arrivée à Montréal, la famille se faisait crier des noms dans la rue. Des camarades de classe tiraient les cheveux d’Eaton, la pinçaient et refusaient de s’asseoir à côté d’elle.

Ces railleries ont tourmenté Eaton tout au long de sa vie. Elle a écrit :

« Je suis issue d’une race, du côté de ma mère, dont on dit qu’elle est la plus impassible et la plus insensible aux sentiments de toutes les races. Pourtant, lorsque je regarde en arrière, je me vois si sensible à toutes les nuances du chagrin et de la souffrance que c’est presque une souffrance de vivre ».

Eaton a publié un livre de nouvelles décrivant les cas de racisme vécus par des immigrants chinois sous le pseudonyme de « Sui Sin Far » (fleur de narcisse en cantonais). Et son action a été appréciée par les Chinois de Montréal qui ont érigé un monument commémoratif près de sa tombe avec l’inscription « Yi bu wang hua » qui signifie « Le juste n’oublie pas la Chine ».

Depuis la fusillade d’Atlanta, des femmes asiatiques ont été agressées et même tuées. Les Asiatiques ont été accusés d’être à l’origine de la pandémie de Covid-19 et de voler la propriété intellectuelle, entre autres. Ce qu’Eaton a décrit dans sa fiction et ses mémoires continue de se produire aujourd’hui.

Article de journal de 1896 intitulé « Les Chinois défendus »
Dans une lettre signée et adressée à l’éditeur, Edith Eaton défend les Chinois de Montréal qui ont été la cible de haine.
Montréal Daily Star

1890, comme si c’était hier

Eaton a également documenté la violence anti-chinoise et défendu les droits des immigrants chinois dans des articles publiés dans le Montréal Star et le Montréal Witness dans les années 1890.

À l’époque, les hommes blancs sont convaincus que les immigrants chinois leur enlèvent leur emploi et que les Chinois – dont beaucoup vivent seuls derrière leur magasin (à cause de la taxe d’entrée – ont un avantage déloyal sur les hommes blancs qui ont une famille.

Dans le Montréal Star, Eaton publie A Plea for the Chinaman, un article dans lequel elle dénonce les politiciens qui maltraitent les hommes chinois au Canada :

« Toute personne juste doit sentir son sens de la justice outragé par les attaques que les hommes publics font subir aux Chinois qui viennent dans ce pays… Cela fait rougir de colère de lire que des hommes de haut rang abusent d’un grand nombre de pauvres étrangers dans leur dos et les traitent de tous les mauvais noms dont leur langue est capable. »

La violence anti-chinoise était si courante dans le Montréal des années 1890 que les Chinois portaient des sifflets de police dans leurs poches. Dans un article de 1895 intitulé Beaten to Death, Eaton note que même lorsqu’ils sifflaient, personne ne venait en aide aux Chinois. Les passants refusaient souvent d’identifier leurs agresseurs, et la police disait aux hommes qu’ils devaient être arrêtés pour les avoir dérangés.

Les récents rapports sur le refus d’un agent de sécurité d’agir lorsqu’une femme philippine a été brutalement battue rappellent étrangement la violence anti-asiatique documentée par Eaton il y a 125 ans.

Mes recherches m’amènent à soupçonner qu’Eaton a publié d’autres articles non signés documentant le racisme anti-chinois dans des journaux montréalais à cette époque. Elle a peut-être écrit un article de la Gazette relatant les jeunes qui se rassemblaient chaque nuit dans le quartier chinois de Montréal pour lancer des pierres sur les Chinois qui passaient et à travers les vitres de leurs commerces, ou ceux décrivant des Chinois qui étaient frappés à coups de poing, de pied ou battus à mort.

Une femme se tient debout en tenant une pancarte sur laquelle on peut lire « Hate is a virus »
Des personnes assistent à un rassemblement contre la discrimination envers les communautés asiatiques à Toronto le 28 mars 2021.
CANADIAN PRESS/Chris Young

Un siècle de préjudices

L’examen de la littérature et du journalisme du passé, comme celui d’Eaton, peut aider à éclairer les défis d’aujourd’hui. Ses observations sur les motivations des gens – ignorance, jalousie, suspicion, compétition – nous invitent à réfléchir aux motivations des auteurs actuels de la violence anti-asiatique et à conclure que peu de choses ont changé.

Le racisme anti-asiatique dont témoigne l’œuvre d’Eaton persiste aujourd’hui. Les rapports récents sur la violence raciste, les crimes haineux, le harcèlement verbal, les activités policières opaques et les spectateurs passifs auraient pu aussi être écrits il y a plus d’un siècle.

Nous avons un long chemin à parcourir et beaucoup de travail à faire pour rattraper plus d’un siècle de traitement des Asiatiques comme s’ils n’étaient pas à leur place.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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