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Quand le « modèle kazakhstanais » vole en éclats


Manifestations, émeutes, affrontements, bâtiments publics incendiés, limogeage du gouvernement et, pour finir, intervention militaire étrangère : le Kazakhstan, qui a longtemps fait figure de pôle de stabilité en Asie centrale, vient de connaître la semaine la plus agitée de son histoire moderne. Comment comprendre cet épisode tumultueux et ses conséquences pour le pays et pour l’ensemble de l’espace post-soviétique ?

Le retour du « Grand Jeu »

Depuis leur indépendance, obtenue il y a trente ans à la chute de l’URSS, les cinq républiques d’Asie centrale – Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan et Turkménistan – ont été largement ignorées en Europe. Pourtant, cette région a connu au cours de ces trois décennies une vie turbulente faite de guerres civiles (Tadjikistan), de conflits ethniques (entre Ouzbeks et Kirghizes) et de révolutions violentes (Révolution des tulipes en 2005 en Kirghizistan).

Elle est aussi rapidement devenue un champ de compétition entre grandes puissances. La Russie souhaite par-dessus tout que la stabilité et l’ordre règnent dans cette zone voisine de l’Afghanistan, source de trafic de drogue et de terrorisme. Les États-Unis, eux, ont vu dans l’apparition de nouveaux États en Asie centrale la possibilité d’étendre leur influence économique et militaire, et ont cherché, spécialement à partir du début de leur intervention en Afghanistan en 2001, à y installer des bases militaires ou, au minimum, à utiliser les bases militaires existantes. La Chine et la Turquie sont apparues plus récemment.

Le rôle de l’Union européenne est toujours resté modeste dans la région. Bruxelles a certes mis en place un programme « European Union – Central Asia » en 2007 mais il lui manquait un financement et des projets concrets.

Le Kazakhstan, une success story au cœur de l’Asie centrale ?

Le Kazakhstan a toujours occupé une place spéciale dans la région. Le pays dispose du territoire le plus vaste après la Russie dans l’espace post-soviétique (2 724 902 km2), habité par presque 19 millions de citoyens (deuxième par la population en Asie centrale après l’Ouzbékistan et ses 35,5 millions), majoritairement musulmans (70 %), à majorité ethnique kazakhe (63 % de Kazakhs, 23 % de Russes), et possède de très riches ressources naturelles.

Il occupe la 11e place au monde par ses réserves pétrolières et 22e par ses réserves gazières (3e dans l’espace CEI après la Russie et le Turkménistan). Le Kazakhstan alimente par ses ressources énergétiques ses voisins – l’Ouzbékistan et la Chine –, mais aussi les pays d’Europe comme l’Italie, les Pays-Bas, la Suisse. Il produit du charbon qui est acheté par la Russie, l’Ukraine, la Chine, la Biélorussie, la Pologne. Dans son sous-sol, on peut trouver la quasi-totalité du tableau de Mendeleïev, et le pays en profite : il vend beaucoup de fer, chrome, ferro-alliages, acier, cuivre, aluminium, zinc, plomb.

En outre, les vastes territoires du Kazakhstan sont d’une importance stratégique mondiale pour les réseaux de transport du commerce international. Les corridors « Transport Corridor Europe-Caucasus-Asia » (TRACECA) de l’UE, « Europe occidentale-Chine occidentale », qui reliera par la route Liányúngǎng en Chine à Saint-Pétersbourg en Russie, « Nord-Sud » qui établit des connexions entre Russie, Kazakhstan, Iran et Inde et, finalement, le projet chinois de Nouvelles route de soie sont vitaux pour les échanges commerciaux sur le continent eurasiatique.

Jusqu’à fin 2021, le Kazakhstan était considéré comme le pays le plus dynamique et le plus développé d’Asie centrale. Il attirait des investissements étrangers et parvenait à collaborer simultanément avec plusieurs acteurs internationaux – Russie, Chine, Europe, États-Unis, Turquie, Émirats arabes unis… – sans devenir lourdement dépendant d’aucun d’eux. Le pays était fier du succès de sa politique extérieure dite « multivectiorielle ».

Un autoritarisme « éclairé » qui semblait solide

Au sortir de l’ère soviétique, le Kazakhstan, comme tous ses voisins, a mis en place un régime d’autocratie électorale. Noursoultan Nazarbaïev, qui était déjà au pouvoir pendant la période soviétique, a dirigé le pays à partir de 1991, s’affirmant comme le père d’un État fort et indépendant. En 2010, le Parlement lui a accordé le statut de « leader de la nation à vie » (Yelbasy en kazakh) : ce fut le début d’un culte de la personnalité de Nazarbaïev qui s’est développé au cours de la dernière décennie. Les rues, les universités, les mosquées, les programmes gouvernementaux, et même la capitale du pays ont été nommés d’après le Yelbasy – c’est ainsi que la capitale Astana est devenue Nour-Soultan en 2019.

Malgré son autoritarisme évident – poursuite des opposants, restriction de la liberté de presse, absence de tribunaux indépendants –, le régime du Kazakhstan se présentait sur la scène internationale comme un pays relativement ouvert. Il collaborait avec les organisations internationales, les ONG américaines et européennes pouvaient y travailler – ce qui n’est plus le cas en Russie et en Biélorussie par exemple –, les investisseurs avaient la possibilité de développer des projets.

En 2019, à l’âge de 79 ans, Nazarbaïev a mis en place un transfert du pouvoir : le nouveau président, Kassym-Jomart Tokaïev, proposé et soutenu par le Yelbasy, a été élu en 2019. Mais Nazarbaïev s’est assuré de conserver son influence politique : il a été nommé à la tête du Conseil de sécurité du Kazakhstan avec de vastes prérogatives, et a continué à diriger le parti au pouvoir, Nour-Otan (Soleil de la patrie).

Le transfert du pouvoir autoritaire kazakhstanais fut vu comme exemplaire parmi les pays post-soviétiques non démocratiques : il démontrait la possibilité d’une continuité paisible et d’une stabilité des autocraties électorales… jusqu’au 2 janvier 2022.

Que s’est-il passé ?

En quelques jours le pays, a plongé dans un chaos de manifestations violentes, d’émeutes et de pillages massifs que la police locale n’est pas parvenue à arrêter. Entre autres, les manifestants se sont attaqués aux monuments du Yelbasy qui, hier encore, était vénéré partout. La légitimité du pouvoir kazakhstanais, basée sur des élections simulées et orchestrées, s’est révélée fragile et illusoire.

Les autorités kazakhstanaises ont coupé toute connexion téléphonique et Internet dans le pays. Aujourd’hui encore, les sites en.kz ne sont pas accessibles aux internautes. La reconstitution des événements qui se sont déroulés entre le 2 et le 6 janvier ouvre matière à débats. Nous proposons ci-dessous une chronologie, suivie des principales interprétations que l’on peut faire de cette crise.

2 janvier. Suite à un doublement du prix du gaz liquéfié, qui est largement utilisé par les Kazakhstanais pour le carburant des voitures et le chauffage des maisons, des manifestants bloquent les rues à Janaozen, au sud-ouest du Kazakhstan, près de la mer Caspienne.

3 janvier. Près d’un millier de manifestants se rassemblent sur la place centrale de Janaozen. Les habitants d’Aktaou, une ville voisine, sortent également dans les rues. Les ouvriers des usines pétrolières du sud-ouest du Kazakhstan annoncent la possibilité d’une grève. Les manifestations se répandent dans plusieurs villes kazakhes – Almaty, Aktioubé, Karaganda, Chymkent, Kokchetaou, Uralsk, et la capitale Nour-Soultan.

4 janvier. Le gouvernement annonce la baisse des prix du gaz liquéfié dans la région du sud-ouest du Kazakhstan. Les manifestants continuent à sortir dans les rues dans tout le pays : leurs demandes dépassent déjà le règlement du problème des prix du gaz, et concernent les inégalités, l’appauvrissement du peuple et la situation politique.

5 janvier. Les forces spéciales utilisent des grenades assourdissantes et du gaz lacrymogène contre les manifestants à Almaty (l’ancienne capitale, ville la plus peuplée du pays, dont elle reste le centre économique et scientifique). Les manifestants deviennent plus violents : ils attaquent les policiers, brûlent des bâtiments. Tokaïev publie un décret instituant l’état d’urgence au sud-ouest du Kazakhstan et à Almaty.

Le même jour, il annonce la démission du gouvernement, révoque Nazarbaïev du poste du président du Conseil de sécurité, renvoie le directeur du KNB, proche de Nazarbaïev (l’analogue du FSB russe) et annonce des réformes politiques.

Les émeutes échappent à tout contrôle du gouvernement. Près de 400 policiers sont blessés (pour l’instant, il n’y a pas d’information fiable sur les victimes civiles, même si des informations indiquent qu’il y en aurait eu au moins 160). À Almaty, les manifestants prennent d’assaut la mairie de la ville, mettent feu à la résidence présidentielle, s’emparent de l’aéroport et des locaux de la police. Des échanges de tirs ont lieu dans plusieurs villes kazakhstanaises.

Le soir, le président Tokaïev fait officiellement appel à l’intervention des troupes de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC, incluant la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kirghizistan, le Tadjikistan et le Kazakhstan).

6 janvier. Les attaques armées par les manifestants continuent, notamment à Almaty. En début de soirée, la police nationale commence à remettre l’ordre dans les villes kazakhstanaises. Dans la soirée, les troupes russes commencent à arriver au Kazakhstan.

À partir du 7 janvier, la situation dans le pays se stabilise. Près de 4 000 manifestants sont arrêtés. Le 10 janvier est déclaré journée de deuil au Kazakhstan.

Comme on le voit, les événements de début janvier se sont déroulés rapidement et ont laissé beaucoup de questions en suspens. La crise qui a éclaté au Kazakhstan est assez symptomatique pour les autocraties électorales de l’espace post-soviétique, y compris la Russie, c’est pourquoi il est important de bien en comprendre le déroulement, ainsi que ses conséquences pour le Kazakhstan lui-même comme pour l’espace post-soviétique en général.

Des interprétations différentes

Les analystes proches du Kremlin ainsi que le gouvernement russe ont interprété cette crise comme une sorte de révolution de couleur, lesquelles sont selon eux sont toujours inspirées par l’Occident pour « déstabiliser le pouvoir légitime » dans les pays post-soviétiques.

Le président Tokaïev lui-même a déclaré que 20 000 terroristes étrangers avaient pénétré dans le pays et avaient tenté de renverser le gouvernement. Néanmoins, il n’existe aucune preuve de cette affirmation et le président a rapidement supprimé le tweet qui le prétendait. Du reste, aucune preuve d’ingérence extérieure n’a jusqu’à maintenant été présentée au public. On peut constater que la menace présumée de l’invasion terroriste a été utilisée par le président Tokaïev pour justifier l’arrivée de troupes russes dans une situation où il ne contrôlait pas totalement les forces de l’ordre de son propre pays.

D’autres experts (surtout les opposants kazakhs) affirment qu’on a assisté à une révolte populaire provoquée par l’injustice du régime autoritaire établi au Kazakhstan. Les violences dans la rue s’expliquent selon eux par le degré de mécontentement des Kazakhstanais et leur peur d’une invasion russe au nom d’un sauvetage du régime.

Cependant, au vu de l’ensemble des événements dans les villes kazakhstanaises ainsi que des actions menées par le président Tokaïev, un autre tableau ressort. La crise de début 2022 apparaît comme une combinaison d’une révolte du peuple et d’un conflit entre élites kazakhes. Cette vision est partagée par des experts kazakhstanais modérés), des experts internationaux et des experts russes indépendants.

D’après eux, au vu de l’ensemble des faits dont nous disposons maintenant, la crise a commencé par des manifestations spontanées qui ont été provoquées par des raisons économiques et politiques et qui n’ont évidemment pas été inspirées ou organisées par l’Occident. Le Kazakhstan a déjà vécu plusieurs manifestations de ce type (par exemple celles de 2011 et 2016) et les Kazakhstanais deviennent de plus en plus actifs politiquement.

Les manifestations de ce début d’année ont été utilisées par le clan Nazarbaïev, mécontent des ambitions de Tokaïev de prendre davantage de pouvoir dans le pays (en effet, depuis la démission de Nazarbaïev, le pouvoir dans le pays restait largement dans les mains de son clan). Ils ont mobilisé des forces que les experts appellent « l’armée privée de Nazarbaïev » (qui a été créée pour protéger le clan en cas de danger) ; en même temps, le directeur du KNB a pu prendre le contrôle d’une partie des policiers et des militaires kazakhstanais (CNN a déjà révélé les sources confirmant cette hypothèse). Cela explique l’inaction de ces derniers qui souvent s’enfuyaient et parfois aidaient les manifestants. C’est pourquoi le directeur du KNB a été vite limogé, puis arrêté et emprisonné il y a quelques jours pour trahison. La géographie des violences qui ont commencé à se produire dans la nuit du 4 au 5 janvier correspond également à la dislocation des forces soutenant le clan de Nazarbaïev – soit essentiellement le sud du Kazakhstan.

Lieux des émeutes de janvier 2022 au Kazakhstan. En rouge : régions où l’état d’urgence a été déclaré.
V. Ageeva, Fourni par l’auteur

Ainsi, vers le matin du 5 janvier, le président Tokaïev était non seulement confronté aux manifestants – qui ont été en majorité agressifs mais pas violents – mais devait en même temps contrer les pillards et les groupes armés défendant le clan Nazarbaïev. Ces derniers ont agi comme des soldats professionnels, ce qui explique les réussites de leurs assauts contre les bâtiments gouvernementaux et de l’aéroport d’Almaty. Dans cette situation, Tokaïev n’avait pas d’autre choix que de demander de l’aide à l’extérieur.

Le recours à l’armée russe était une démarche très risquée pour lui et trahissait son désespoir, d’une part face au risque de perdre son pouvoir au profit d’un clan rival, et d’autre part face au probable chaos engendré par le refus des Kkazakhstanais d’accepter le retour du clan de Nazarbaïev (la première crainte étant évidemment plus importante pour Tokaïev).

Tokaïev était bien conscient du mécontentement de ses concitoyens au sujet de sa décision d’appeler les soldats russes (techniquement il a sollicité l’OTSC, mais cette organisation est dirigée et financée par la Russie et finalement ce furent 2 500 soldats russes qui ont débarqué sur le sol du Kazakhstan, les autres pays de l’alliance ayant envoyé, après une certaine résistance, 100 soldats). Ce mécontentement s’explique notamment par la défiance à l’égard de Moscou, largement cultivée dans le récit national élaboré depuis l’indépendance, où les Russes sont présentés comme des envahisseurs ayant joué un rôle globalement négatif dans l’histoire du Kazakhstan.

Aujourd’hui, on peut constater que le gouvernement de Tokaïev a pu reprendre le contrôle de la situation vers le 6 janvier, avant l’arrivée des troupes russes. Néanmoins le soutien russe a influencé le déroulement de la crise et a dissuadé le clan de Nazarbaïev de continuer les émeutes. Le 10 janvier, Tokaïev a annoncé le départ des troupes russes dans le délai le plus court possible.

Quelles influences étrangères ?

Il est important de mentionner le rôle des autres acteurs étrangers dans cette crise. La Chine a pu jouer un rôle important mais discret. Certaines sources estiment que ce sont ses contacts au sein du gouvernement chinois qui ont permis au régime kazakhstanais de couper l’accès aux réseaux sociaux dans le pays. De plus, la Chine s’est agacée de l’arrivée des troupes russes au milieu de la crise : les chaînes Telegram pro-Kremlin (par exemple la chaine « Nezygar ») assuraient même que les Chinois auraient été prêts à envoyer également leurs troupes.

La Turquie, qui investit massivement dans ses relations avec le Kazakhstan et notamment dans la formation de ses élites, a aussi exprimé sa déception par rapport à la décision de Tokaïev d’appeler uniquement les troupes russes. Elle a convoqué une réunion extraordinaire de l’Organisation des États turciques le 11 janvier, au cours de laquelle les États membres ont souligné à la fois l’importance de l’ordre dans le pays et la nécessité de conduire des réformes.

Depuis son indépendance, le Kazakhstan a misé sur une stratégie multivectorielle qui visait à maintenir un équilibre entre plusieurs puissances internationales. L’identité nationale s’est forgée et affirmée, de nouvelles élites économiques et intellectuelles ont émergé et, avec le soutien du peuple, ont exigé leur place dans la politique kazakhstanaise. Dans le même temps, le système politique hérité des pratiques soviétiques n’a pas suffisamment évolué avec la société. Et, comme dans les autres autocraties électorales de l’espace post-soviétique, la légitimité du pouvoir au Kazakhstan, fondée sur des élections orchestrées, a révélé sa fragilité et son instabilité.

Naturellement, la leçon du Kazakhstan sera apprise par les régimes similaires voisins : à court terme, elle poussera les leaders de ces régimes à durcir leur politique intérieure, mais sur le long terme elle pourra révéler les contours de crises potentielles dans les autres autocraties électorales.

The Conversation

Vera Ageeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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